Ce Jeudi 1er décembre 2016, au matin.

« Vincent, tu peux monter voir le président ? ».

Je sortais donc de mon bureau, l’ancien de Danielle Mitterrand, situé dans l’aile Madame. C’est la partie privée de l’Elysée. Loin des autres conseillers mais proche du bureau du Président. J’empruntais le long couloir, presque toujours vide. Il se remplit juste au moment des journées du patrimoine et devient alors un lieu de réserve.

Comme souvent, je montais l’escalier d’honneur quatre à quatre. Selon l’intensité de mes entrainements au marathon à 05h30 le matin, je suis plus ou moins fourbu. Et les huissiers – gendarmes car l’Elysée est une administration militaire – sourient, me plaignent, discutent de leurs propres performances sportives, largement supérieures aux miennes…

 J’arrivais sur le grand palier avec les présidents décédés de la Ve République portraiturés, dans toute leur hauteur. Les huissiers allèrent selon le rituel, frapper à la porte du Président, et j’eus droit au très habituel ”Monsieur Feltesse”.

Puis le bureau. Immense. Prestigieux. Peu fonctionnel comme presque tout dans ce bâtiment vieux de 3 siècles.

Les discussions avec le président ne se font presque jamais debout.

 Il y a trois endroits pour s’asseoir. Sur les deux sièges face à son bureau. C’est plutôt rare et toujours pour des discussions brèves. Les fauteuils plus moelleux, avec le PR en face. Séparé de ses interlocuteurs par une petite table basse en verre. C’est la scène que l’on voit le plus souvent sur les photos officielles. A mon niveau, pour les discussions plus à bâton rompu. Et enfin, la petite table ovale. Une table de travail collective. Nous nous assîmes donc autour de cette table.

Il ne s’agissait plus de discuter. Nous l’avions fait de nombreuses fois de des semaines. En tête à tête, de manière plus collective. Avec des personnes de l’Elysée. Des extérieurs. Et je ne parle que de mon niveau.

Le président avait un texte sous les yeux, une déclaration. Un texte imprimé. Avec, comme toujours, là encore, ses petites annotations manuscrites. En bleu.

 J’en devinais la tonalité. L’évidence s’était révélée par petite touche.

Depuis lundi après-midi, un doute croissant nous habitait. Nous les trois qu’il avait fait venir pour nous débriefer de son déjeuner avec le Premier Ministre: Jean Pierre Jouyet, Gaspard Gantzer et moi… Ce doute s’était aussi répandu parmi les compagnons politiques les plus proches.

La semaine du 21 novembre avait été un condensé du quinquennat: nouvel attentat massif déjoué, baisse des chiffres du chômage, COP22 à Marrakech qui rappelait par contraste à quel point le COP21 avait été un succès… Bref, plusieurs indicateurs au vert. Mais à la fin, un week-end terrible politiquement. Le paroxysme de la tactique.

Lorsque le président s’était envolé pour Madagascar, nous avions une seule certitude: il fallait aller vite. Une date butoir avait même été évoquée, le lundi 5 décembre. D’ici là, le suspens devait avoir pris fin…

Donc depuis ce lundi après-midi le doute, me, nous taraudait, habitait.

En ce jeudi 1er décembre, il n’existait plus. Le président était face à moi. Le texte sous le yeux. Il allait me le lire dans le silence permanent de l’Elysée. C’est peut être une des choses les plus marquantes de ce lieu. Il n’y a pas de bruit.

Avant de commencer, il me demanda de chronométrer. Le message pour être percutant doit être bref.

Cinq minutes et quarante-sept secondes plus tard, c’était donc fini. Le soir, à 20h00, l’allocution finale sera un peu plus longue. Cinq ans et six mois plus tôt, le 31 mars à Tulle, la déclaration de la candidature à l’élection présidentielle par les primaires citoyennes avait duré huit minutes et onze secondes.

“Tu as ressenti quoi à ce moment ?”, cette question, je l’ai souvent entendue depuis que je suis à l’Elysée. Les événements ne nous ont pas épargnés. Bien sûr les attentats, mais pas que… En fait, dans de tels moments, j’essaye de ne pas ressentir grand-chose. Il en est de même de la plupart des proches collaborateurs. A l’Elysée, on ne regarde pas l’Histoire, avec un H oscillant entre la taille 7 et 24 de la typographie. On y participe. L’action nécessite la mise à distance des sentiments. Bien sûr, ils sont là. Reviennent parfois brutalement.

Cette fois ci, l’action consista à dire que le texte était de grande tenue. Aussi que les dernières lignes pouvaient être radicalement différentes. Une déclaration de l’Elysée faisait partie des scénari pour une entrée en campagne. La compatibilité juridique avait même été vérifiée.

 Mais, il n’en était rien. La décision était là: prise, arrêtée, mesurée… Lourde, très lourde.

Quelques remarques sur les formules, une idée rajoutée. Et puis le balayage de la journée, quart d’heure par quart d’heure. La liste des personnes à appeler.

L’ordre de ces appels. L’heure de ces appels. Les arguments à envoyer dès la fin de l’intervention télévisée.

Et surtout, l’interdiction formelle d’en parler. Rien. Même faire attention à ce que le corps ne trahisse quoi que ce soit.

Ce jeudi 1er décembre au matin…

table-ovale

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